L’article suivant a été écrit par Miguel Molina Cecchetti (linkedin | Twitter), Montréalais, Vénézuélien, citoyen du monde, mais aussi entrepreneur
Traduit par Laurence Robitaille (linkedin)
Publié pour la première fois dans le MIT Entrepreneurship Review

Dans l’économie globale actuelle, on entend souvent parler de start-ups internationaux qui ciblent des marchés internationaux et dont les membres se trouvent dispersés dans différents pays; ainsi que des défis que de telles conditions génèrent. En plus des défis de base, les start-ups internationaux se heurtent à de nombreuses complications, par exemple devoir naviguer un nouveau cadre légal et culturel, planifier en tenant compte de plusieurs réalités géopolitiques, ainsi que gérer des dynamiques socio-économiques teintées par les valeurs et émotions des différents membres de l’équipe. Utiliser une langue de travail commune comme l’anglais aide certainement à atténuer certaines de ces difficultés. Mais il est également crucial d’avoir une structure organisationnelle et un cadre d’opération qui répondent adéquatement aux conditions internes ainsi qu’aux réalités du marché. De plus, une volonté constante d’être sensible aux diverses origines culturelles doit être présente quand vient le temps de communiquer entre membres de l’équipe ou de prendre des décisions stratégiques.
Ceci décrit bien notre environnement chez Ateneo Digital. Nous sommes une petite équipe qui inclut deux co-fondateurs (Olivers de Abreu et moi-même) ainsi que deux principales collaboratrices, Constance Semler et Laurence Robitaille. Je suis né au Venezuela, mais à deux ans j’ai déménagé avec ma famille aux États-Unis, voyageant régulièrement jusqu’à ce que nous nous établissions de façon permanente à l’étranger, en 1997. Olivers est originaire du Venezuela, où il vit encore maintenant. Constance et Laurence sont nées, respectivement, aux États-Unis et au Canada, bien qu’elles soient toutes deux des polyglottes ayant accumulé diverses expériences internationales. À partir du moment où l’équipe a été mise en place, nous avons été confrontés à plusieurs épreuves intéressantes liées à notre nature multiculturelle, et nous avons dû être extrêmement créatifs afin de les surmonter. Dans cet article, nous partagerons avec vous quatre des plus grands obstacles auxquels nous avons fait face en tant que start-up international et comment nous les avons surmonté.
Choisir un cadre légal
Olivers et moi voulions qu’Ateneo soit une compagnie américaine. Le système légal des États-Unis est bien défini et développé, et les entreprises ainsi que les propriétés intellectuelles y sont protégées. Le système américain permet également une flexibilité dans la prise de décisions étant donné qu’il suit le système de common law, qui se base sur des règlements antérieurs pour guider des décisions futures. Par contraste, le système légal vénézuélien suit le droit civil et base les actions futures sur un code écrit déjà existant. Ainsi, sous la loi vénézuélienne, nos protocoles d’entente, nos accords de confidentialité, et tout autre type de contrats auraient dus être écrits de façon beaucoup plus détaillée. Le système légal canadien a aussi été considéré étant donné qu’il suit la common law, mais nous l’avons vite rejeté, car il demeure moins bien défini que celui des États-Unis.
Prendre le temps d’évaluer de font en comble les trois systèmes légaux a été essentiel pour trouver un terrain d’entente entre les membres de notre équipe, qui avaient des compréhensions et des expériences différentes. Cela nous a permis de créer un cadre légal rassurant pour nos ‘partenaires en contenu’ (les auteurs dont nous distribuons les écrits) ainsi que pour nos clients éparpillés géographiquement, tout en les protégeant eux et nous-mêmes d’éventuelles poursuites et violations de brevets.
Trouver un nom culturellement acceptable et pertinent
Très tôt, Olivers et moi-même nous étions entendus sur un nom – Ateneo Digital – et avions acheté le domaine Internet. « Ateneo » est un mot espagnol d’origine grecque qui veut dire « espace physique où communautés scientifiques et littéraires se rencontrent ». C’est un terme utilisé fréquemment dans les noms d’institutions culturelles comme l’Ateneo de Madrid en Espagne et l’Ateneo de Caracas au Venezuela. Cependant, « ateneo » ne voulait pas dire grand chose pour notre responsable des communications ayant grandit aux États-Unis. Constance nous exhortait à être plus minutieux quant à la définition de notre produit et de notre image de marque avant de nous choisir le nom « Ateneo Digital » de façon définitive. Un quiproquo multiculturel dû à des cadres de référence institutionnels, philosophiques et historiques différents nous empêchait de définir notre image de marque.
Nous avons orienté notre discussion vers la source de notre désaccord – le terme « ateneo », ses connotations, et les champs sémantiques qui lui sont reliés – et nous avons ensuite redirigé les exercices de définition de produit et de notre image de marque. Nous avons partagé, entre membres de l’équipe, des exemples illustrant les diverses façons dont les populations de pays tels que l’Argentine, le Brésil, et l’Espagne grandissent en étant exposés fréquemment au terme « ateneo ». Ce dernier est utilisé de façon régulière dans les écoles, universités, centres culturels, ou autres institutions; ce qui n’est pas le cas aussi souvent dans le monde anglophone. Identifier l’origine culturelle de notre malentendu et l’aborder clairement nous a aidé à résoudre nos différends de façon efficace. De plus, nous avons constaté qu’il pourrait y avoir des malentendus similaires dans le futur, au sein de notre équipe mais aussi avec nos futurs clients. Par conséquent, nous avons changé notre approche par rapport à la communication dans multiples langues. Dorénavant, au lieu de simplement traduire nos communications écrites, nous commençons par identifier quels concepts doivent être présentés de façon uniforme étant donné leur importance pour notre image de marque. Ensuite, nous les adaptons culturellement afin d’être sûrs que nos lecteurs en anglais, français, portugais et espagnol les comprennent clairement dans tous leurs détails. Finalement, nous nous laissons suffisamment de liberté culturelle pour adapter le contenu de notre message à notre public cible. Notre nom, « Ateneo Digital », a passé l’épreuve de ce malentendu initial; et notre mode de communication s’en trouve renforcé : tant à l’interne qu’à l’externe, il est dorénavant révisé dans toutes les langues de façon périodique afin de nous assurer qu’il demeure culturellement pertinent et significatif.
La planification dans des pays qui fonctionnent rarement comme prévu
Disons les choses comme elles sont: il est difficile de planifier quoi que ce soit au Venezuela! Chaque nouveau jour amène toutes sortes d’imprévus, des pénuries d’eau aux pannes d’électricité, en passant par les pluies torrentielles et le classique « Je te retrouve à 7h » quand en fait cela veut dire à peu près n’importe quand après 8h30. Pour Olivers, c’est un environnement familier; il sait quand et comment il est le plus facile d’organiser des réunions d’équipe, quel genre de tâches peuvent être faites à distance, combien il est plausible de planifier pour une journée de travail, etc. Le pendant nord-américain de l’équipe (moi-même inclus) n’avait pas une bonne notion de ces détails souvent intangibles mais pourtant cruciaux. Nous avons appris à accepter que cette entropie vénézuélienne est une condition inhérente à laquelle tous ceux qui font des affaires au pays doivent se confronter, et qu’il ne sert à rien de vouloir trop planifier ou de stresser pour des phénomènes incontrôlables. Prévoir des zones tampons, donner priorité à l’équipe locale dans la définition des tâches immédiates, et gérer soigneusement les attentes de chacun s’est avéré crucial afin de pouvoir mener à terme nos projets dans un contexte si incertain. Ces réalités nous ont forcé à reconsidérer notre plan de développement, reconnaissant que pour pouvoir être compétitifs dans la région, nous devrions repositionner certaines fonctions essentielles de notre compagnie en Amérique du Nord et d’autres ailleurs en Amérique Latine.
Il a été gratifiant de constater que bien que nos efforts aient été ralentis par l’incapacité constante de planifier bien à l’avance dans ce pays, nous sommes aussi devenus plus forts et solides grâce à nos efforts d’adaptation et à notre créativité face à l’adversité. Cet aspect bénéfique pour notre compagnie transparaît, par exemple, dans la façon dont nous avons institutionnalisé notre savoir. Nous avons adopté des technologies simples mais fiables pour nous assurer que chaque équipe soit autonome et que tous nos documents soient toujours sauvegardés et surtout, synchronisés. Nous définissons les tâches en supposant que le chef d’équipe pourrait ne pas être disponible pour consultation; nous développons des instructions concises entre collègues, nous déterminons clairement qui est responsable de quoi, et nous avons la liberté absolue de toujours remettre en question ce qui peut sembler être un a priori culturel. La patience parmi les membres de l’équipe – qui est une qualité bénéfique pour n’importe quelle entreprise – est devenue chez nous presque obligatoire, tout comme le besoin de se mettre réellement à la place de l’autre avant de tirer quelle conclusion que ce soit sur une situation donnée.
Nous avons aussi pu échanger des excellentes recettes – de la tarte à la rhubarbe aux arepas vénézuéliennes – tout en attendant que l’électricité revienne ou qu’un membre de l’équipe se joigne à un appel conférence.
Savoir où trouver de l’aide et des ressources
En janvier nous avons joint l’un des plus importants programme d’aide aux start-up en Amérique Latine : Start-Up Chile. Ateneo Digital avait besoin d’une présence importante en Amérique Latine à l’extérieur du Venezuela, et d’un accès à plus de ressources et d’aide aux entrepreneurs. Nous n’avions ni les ressources ni le temps de faire application à plus d’un programme, et nous devions donc identifier le plus adéquat. Nous avons choisi le Chili pour plusieurs raisons : à cause de son importance comme pôle économique dans la région, de sa jurisprudence solide et reconnue, de l’environnement d’affaires innovateur qui y règne, des accords de libre échange d’une grande valeur, ainsi que d’une infrastructure de télécommunications exceptionnelle. De plus, la structure et l’angle d’approche du programme étaient particulièrement appropriés à nos besoins culturels. Contrairement à d’autres programmes, Start-Up Chile est conçu pour bâtir des liens entre l’Amérique Latine et le reste du monde en regroupant des entrepreneurs à la fine pointe de leur domaine de partout au monde avec une expertise et des expériences spécifiques à la région.
La diversité culturelle de notre compagnie nous mènera sans aucun doute à de nouvelles situations cocasses, voire difficiles à gérer, qu’il est même difficile d’imaginer dans l’immédiat. Cependant, nous croyons que notre ADN multiculturel nous sera extrêmement utile. Les Vénézuéliens possèdent un grand sens de l’humour et une capacité d’adaptation inépuisable quand il faut accomplir des tâches avec des moyens limités; les États-Uniens contribuent avec une bonne dose d’éthique de travail; alors que les Canadiens sont des grands défenseurs d’un équilibre entre travail et qualité de vie. Nous combinons tous ces éléments dans notre compagnie, et c’est ce qui fait de nous un start-up réellement panaméricain.
Notre constat, à date, est que peu importe si votre équipe est localisée dans une seule ville ou éparpillée dans plusieurs espaces géographiques et culturels, le plus important pour les start-ups internationaux en développement est que chacun des membres de l’équipe soit disposé à apprendre; et surtout, qu’il soit ouvert aux changements de paradigmes. Tout le monde sera mené à atteindre les limites de sa zone de confort, ayant bien souvent à les dépasser largement. Prenez le temps d’évaluer minutieusement les défis, sous tous les angles possibles, d’en comprendre les diverses causes, et de décider rapidement quelles mesures doivent être prises pour les relever. Une approche rigoureuse et attentive aux détails multiculturels ainsi que beaucoup de patience seront essentiels à vos efforts, peu importe où vous vous trouvez dans le monde.